Flux RSS

Mo Dao Zu Shi

Traduit par la team : Dragonfly Fantrad
<> A- A A+

 

Meilleur constraste
Laisser appuyer le bouton gauche de la souris une seconde et relacher pour créer un marque-page à l'endroit que vous souhaitez.

Tome 1 Chapitre 2 – Réincarnation


Wei WuXian reçut un coup de pied juste au moment où il ouvrit les yeux. Une voix tonna à son oreille :

« Cesse de faire le mort ! »

Le coup de pied l’envoya en arrière contre le sol, tête la première. Alors qu’il réprimait son envie de vomir, une pensée lui vint en tête : “C’est bien présomptueux de ta part de me frapper moi, le Patriarche.”

Cela faisait des années qu’il n’avait pas entendu une voix humaine, encore moins un piaillement si perçant et atroce. La voix résonnait à ses oreille sifflantes, lui donnant le tournis / Il avait le tournis et ses oreilles sifflaient sous l’écho de la voix.

« À qui tu crois qu’appartiennent les terres que tu habites? D’où vient le riz que tu manges ? Et l’argent que tu dépenses? En quoi c’est un problème si je te prends quelques unes de tes affaires? De toutes façons, tout ce que tu possèdes devrait m’appartenir! »

En dehors du cancanement de cet adolescent, Wei WuXian entendait aussi des bruits sourds d’objets brisés et de coffres fouillés. Ses yeux se focalisèrent peu à peu. Un plafond mal éclairé s’imposa à sa vue, suivi du front d’un individu penché, de constitution maladive, qui l’arrosait de postillons.

« Comment as-tu osé te plaindre auprès de Père et de Mère? Tu pensais vraiment que quelqu’un allait t’écouter dans cette maison? Tu t’imaginais que j’avais peur de toi! »

Des gros-bras ayant l’apparence de serviteurs s’approchèrent.

« Jeune Maître, nous avons tout saccagé!

— Comment avez-vous pu faire aussi vite? demanda le susnommé.

— Il n’y avait pas grand-chose dans ce taudis de toutes manières », répondit l’un des serviteurs.

Le jeune maître avait l’air plutôt satisfait, et tapotait avec insistance le nez de Wei WuXian.

« Tu as osé moucharder à mon propos, mais regarde-toi là, par terre à faire le mort! Et pour quoi? Comme si quelqu’un voulait vraiment de ton tas de camelotes! Maintenant que j’ai tout réduit en miettes, on verra si à l’avenir tu cafteras encore ! Tu fais le fier juste parce que tu as étudié la cultivation pendant quelques années? Eh bien, ça fait quoi de t’être fait renvoyer comme un vulgaire chien errant? »

Wei WuXian songea avec lassitude : “Je ne prétends pas du tout faire le mort, puisque j’ai été effectivement mort pendant quelques années… Qui est cette personne? Où suis-je? À quel moment ai-je bien pu faire quelque chose d’aussi immoral que de voler le corps de quelqu’un d’autre?”

Le jeune maître, ayant suffisamment extériorisé sa colère à force de donner des coups et de démolir la maisonnée, sortit en se pavanant avec ses deux serviteurs, claquant la porte avec un “bang” assourdissant. Il brailla ses ordres :

« Surveillez-le bien, ne le laissez sortir sous aucun prétexte pour le mois à venir, ou il va encore de se couvrir de ridicule! »

Alors que la petite troupe s’éloignait, le silence retomba sur la pièce. Wei WuXian songea à se lever, cependant ses membres ne parvinrent pas à le soutenir, et il se retrouva de nouveau à terre. Il se retourna sur le flanc et observa avec confusion cet étrange environnement et la pagaille qui jonchait le sol.

Par terre, juste à côté, il y avait un miroir de bronze, très probablement jeté là auparavant. Wei WuXian s’en saisit pour regarder son reflet, mais il ne vit qu’un visage d’une pâleur effroyable, encadré de deux aplats rouges asymétriques qui s’étalaient sur ses joues. Il ne manquait au tableau qu’une langue cramoisie pour qu’il ressemblât à un fantôme de pendu. Il mit le miroir de côté et porta la main à son visage, ses doigts se retrouvant couverts de poudre blanche.

Heureusement, ce corps n’était pas né avec cette apparence : c’était là une simple lubie de son propriétaire. Le doute n’était pas permis quant au fait qu’il s’agissait d’un homme, et pourtant il s’était badigeonné de maquillage —  qui plus est, de maquillage médiocrement exécuté. Ergh, tout à fait intolérable!

Alors qu’il se remettait de son choc, il retrouva un peu d’énergie et parvint finalement à s’asseoir, remarquant tout juste le diagramme occulte circulaire sur lequel il se trouvait.

Le diagramme était de couleur écarlate et de forme distordue, apparemment dessiné à la main en utilisant du sang comme médium, encore humide et exhalant une forte odeur. Le cercle était rempli d’incantations maladroitement griffonnées, et bien que légèrement effacé par son corps, il n’en paraissait pas moins dégoûtant. Mais après tout, Wei WuXian était connu comme étant le Chef Suprême et le Grand Maître de la Cultivation Démoniaque, il était donc relativement habitué à des diagrammes occultes aussi rebutant que celui-ci.

Il s’avéra finalement qu’en vérité, il n’avait pas pris possession du corps de quelqu’un d’autre : on lui en avait offert un.

C’était une ancienne technique interdite, s’apparentant plus à une malédiction qu’à tout autre type de sortilège. Le jeteur de sort doit s’auto-mutiler en incisant des entailles sur son corps, et tracer les incantations avec son propre sang avant de s’asseoir au centre du diagramme. Il peut alors invoquer un Spectre Extrêmement Malveillant et lui demander de réaliser un souhait. Le prix à payer consiste à offrir son corps à l’esprit pernicieux et à laisser sa propre âme retourner à la terre.

C’était l’offrande de son propre corps : un rituel prohibé, inverse de celui consistant à dérober un corps.

À cause du lourd sacrifice exigé, peu de gens avait le courage de l’exécuter. Après tout, il n’y avait guère que peu de vœux assez forts pour qu’un individu vivant soit prêt à abandonner volontairement tout ce qu’il possède. De toute l’histoire, seuls trois ou quatre exemples avaient été avérés et consignés en l’espace de milliers d’années. Le souhait des rares personnes qui s’y étaient livré était à chaque fois le même, sans exception : la vengeance.

Wei WuXian refusait d’accepter cela.

Pour quelle raison entrerait-il dans la catégorie des “Spectres Extrêmement Malveillants”?

Même si sa réputation n’était pas fameuse et que les circonstances de sa mort étaient horrifiantes, il n’était jamais revenu pour hanter les vivants, pas même pour prendre sa revanche. Il mettait sa main à couper que personne ne pourrait trouver une âme errante aussi inoffensive que lui.

Mais il y avait un hic : aussitôt que l’esprit pernicieux avait pris possession du corps de l’invocateur, le contrat était scellé. L’esprit pernicieux se devait d’accomplir sa volonté, ou la malédiction risquait de riposter, détruisant l’esprit en possession du corps de sorte qu’il ne puisse jamais renaître à nouveau.

Wei WuXian leva ses mains et remarqua sans surprise que le creux de ses poignets était balafré de multiples incisions. Il poursuivit son inspection en retirant sa ceinture. Sous le vêtement noir, son torse et son ventre étaient aussi couverts de lacérations. Les saignements avaient cessé, mais Wei WuXian savait que c’était tout sauf de banales blessures. S’il ne réalisait pas le souhait du propriétaire original de ce corps, les lésions ne guériront pas et empireront avec le temps, et si la date limite était dépassée, son âme ainsi que ce corps seront réduits en lambeaux.

Comprenant sa situation, Wei WuXian se répétait inlassablement en son for intérieur “Comment cela a-t-il pu m’arriver à moi?”, avant de parvenir finalement à se relever complètement en s’appuyant contre le mur.

Bien que vaste, la masure était dépouillée et miteuse, le linge de maison semblait ne pas avoir été changé depuis longtemps. Une corbeille de bambou gisait dans un coin, servant à priori de panier à ordures. Elle avait été renversée un peu plus tôt, et son contenu était éparpillé sur le sol. Wei WuXian examina la pièce et ramassa un bout de papier froissé. Il le déplia, et fut surpris de le voir recouvert d’une écriture condensée. Rapidement, il réunit tous les morceaux de papier.

Ces mots avaient dû être écrits par le propriétaire du corps pour évacuer son stress. Certaines phrases étaient incohérentes et désordonnées, les pages dégoulinaient d’une anxiété suggérée par les caractères distordus. En parcourant chacun des bouts de papier, Wei WuXian commença à comprendre que quelque chose n’allait pas.

Après quelques déductions, il parvint à se faire une idée globale de la situation.

Il s’avérait que le propriétaire du corps s’appelait Mo XuanYu, et habitait le village de Mo.

Son grand-père était issu d’une riche lignée de la région. Sa famille était peu nombreuse et, malgré ses efforts, il ne mit au monde que deux filles. Leurs noms n’étaient pas mentionnés, mais l’aînée était issue de l’épouse officielle, destinée à trouver un mari à intégrer à la famille, tandis que la plus jeune était le fruit d’une liaison avec une servante. La famille Mo avait pour projet initial d’offrir cette dernière en épousailles au plus tôt, mais c’était sans compter sur l’aventure qui l’attendait. Alors qu’elle avait seize ans, le chef d’une célèbre secte de cultivation passa par là et tomba amoureux d’elle au premier regard.

Tout le monde admirait les cultivateurs. Les clans de cultivation étaient comme les favoris de Dieu aux yeux des gens du commun, mystérieux et pourtant nobles. Au début de l’affaire, les villageois considéraient cette histoire avec mépris, mais comme le chef de secte leur apportait souvent son aide, la famille Mo bénéficia de nombreux avantages. C’est ainsi que la fille cadette de Mo en vint à porter l’enfant du chef de secte : Mo XuanYu.

Mais cela ne dura guère longtemps puisque le chef de secte ne s’était rapproché d’elle que pour goûter à un peu de nouveauté, et en quelques années il se lassa de cette liaison. Après que Mo XuanYu eut atteint l’âge de quatre ans, son père ne revint jamais.

Progressivement, les villageois changèrent leur opinion une nouvelle fois : le mépris et le dédain initiaux reprirent leur droit, accompagnés d’une pitié condescendante.

La Seconde Dame de Mo ne pouvait pas accepter cela : elle croyait fermement que le chef de secte ne pourrait pas tourner le dos à son propre fils. Sans surprise, quand Mo XuanYu eut quatorze ans, le chef de secte le prit avec lui.

La Seconde Dame avait de nouveau la tête haute, et racontait à tout un chacun que son fils deviendrait certainement un Immortel ¹ aussi vite que possible, et apporterait gloire et honneur à ses ancêtres.

Cependant, avant que Mo XuanYu ait pu connaître le succès dans le monde de la cultivation et hériter de la position de son père, il fut renvoyé chez lui.

Et renvoyé de manière honteuse, de surcroît.

Mo XuanYu était homosexuel, et avait eu assez d’audace pour harceler les autres disciples. Le scandal fut révélé aux yeux de tous et, puisque ses accomplissement en matière de de cultivation étaient négligeables, il n’y avait aucune raison qu’il reste au sein du clan.

Et comme si cet événement ne suffisait pas, à son retour, Mo XuanYu se mit à se comporter souvent de façon délirante, comme totalement paniqué.

Cette histoire était presque trop complexe pour être exprimée par des mots. Wei WuXian fronça les sourcils.

Non seulement un aliéné, mais un aliéné homosexuel par dessus le marché.

Voilà qui expliquait pourquoi il y avait suffisamment de fard et de poudre sur son visage pour le faire ressembler à un fantôme pendu, et aussi pourquoi personne n’était surpris par l’énorme diagramme sanguinolent par terre. Même si Mo XuanYu avait repeint la pièce entière avec du sang, depuis les tomettes du sol jusqu’au plafond en passant par les murs, les gens n’en auraient pas été plus étonné que ça : après tout, tout le monde savait qu’il avait une case en moins!

Suite à son retour embarrassant, il était couvert de ridicule. La situation semblait au-delà de toute rédemption, et la Deuxième Dame de Mo ne put supporter le choc et périt peu de temps après ce traumatisme.

Le grand-père de Mo XuanYu s’était déjà éteint à ce moment là. La Première Dame de Mo prit la tête de la famille, mais, depuis son plus jeune âge déjà, elle ne pouvait tolérer sa jeune sœur, et il en allait de même pour le fils de cette dernière. Elle-même avait un fils, Mo ZiYuan, qui se trouvait justement être l’individu qui avait mis la maison à sac un peu plus tôt. Quand Mo XuanYu avait été emmené par son père, la Première Dame en fut jalouse, désireuse d’avoir ne serait-ce que le plus petit lien avec une secte de cultivation. Elle espérait que l’émissaire venu chercher Mo XuanYu emmènerait Mo ZiYuan pour qu’il apprenne lui aussi à cultiver.

Bien sûr, elle se heurta à un refus, ou plutôt, elle fut ignorée.

Ce n’était certainement pas comparable à une simple vente de choux : hors de question de marchander, encore moins d’en avoir deux pour le prix d’un.

Avec une assurance pour le moins étrange, cette famille était persuadée que Mo ZiYuan était doué de potentiel et de talent. Ils croyaient que s’il avait été emmené à la place de Mo XuanYu, il aurait pu gagner la reconnaissance de la secte, contrairement à son pathétique cousin. Cependant, quand Mo XuanYu partit, Mo ZiYuan était encore jeune, et on lui inculquait sans cesse ces inepties, auxquelles il croyait avec ardeur. Tous les deux ou trois jours, il retrouvait Mo XuanYu, l’humiliait et l’insultait pour lui avoir volé sa chance d’apprendre la cultivation. Parallèlement, il se piqua d’intérêt pour ses talismans, élixirs et instruments magiques, les considérant comme lui revenant de droit et faisant ce qui lui chantait avec.

Malgré ses épisodes de folie, Mo XuanYu comprenait qu’il était rabaissé par les autres. Il arrivait à le supporter au début, mais le comportement de Mo ZiYuan n’allait qu’en empirant, vidant progressivement presque toute sa chambre, ce qui vint à bout de la patience de Mo XuanYu qui alla se plaindre à sa tante et son oncle, aboutissant ainsi au remue-ménage de ce matin-là.

Les mots sur le papier étaient si compacts et petits que Wei WuXian en avait mal aux yeux. “À quel point la vie de cet homme est-elle foutue en l’air?” se demanda-t-il.

Pas étonnant que Mo XuanYu ait préféré avoir recours à la technique interdite de sacrifice de son corps pour demander à un spectre malfaisant de le venger.

La douleur de ses yeux se transféra à son crâne. En théorie, au cours du rituel, l’invocateur doit réciter ses souhaits à mi-voix. Étant lui-même l’esprit malveillant invoqué, Wei WuXian aurait dû pouvoir entendre sa demande précise.

Cependant, Mo XuanYu avait vraisemblablement recopié quelque part des extraits incomplets de la technique, et avait sauté cette étape. Wei WuXian avait pu déduire qu’il voulait prendre sa revanche sur sa famille, mais de quelle façon? Dans quelle mesure? Devait-il récupérer les objets qui lui avaient été dérobés? Passer à tabac tous les membres de la famille Mo?

Ou… tous les éradiquer?

Selon toute vraisemblance, il devait plutôt s’agir de cette dernière option. Toute personne ayant un rapport avec le monde de la cultivation savait pertinemment avec quel genre d’expressions on décrivait Wei WuXuan : égoïste, excentrique, ingrat envers sa propre famille, intolérable aux yeux des Cieux eux-mêmes, et autres termes spectaculaires. Existait-il qui que ce soit de plus “malfaisant” que lui? Si Mo XuanYu avait osé l’invoquer lui en particulier, son souhait ne devait pas être des plus simples à réaliser.

Wei WuXian ne put s’empêcher de remarquer à haute voix :

« Tu as choisi la mauvaise personne… »


 


 

NdT

¹ Immortel : dans les œuvres xianxia, devenir « Immortel » est un des but de la cultivation, pour transcender l’humanité et atteindre un idéal céleste.

<>
Traduit par la team : Dragonfly Fantrad